Réflexions sur sérotriage et sérochoix

Je reste très dubitatif sur la pertinence de vouloir à tout prix coller des concepts sur des pratiques.
vendredi 11 novembre 2005
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Sérotriage ? Sérochoix ? Je reste très dubitatif sur la pertinence de vouloir à tout prix coller des concepts sur des pratiques. Le fait de « conceptualiser » systématiquement n’est-il pas un frein à l’efficacité des discours de prévention, et surtout à leurs discussions ? Je n’en sais rien. Mais je le crains. Avec ces réflexions sur sérotriage et sérochoix, on commence pourtant, même en creux, à toucher au coeur de la question de la protection contre l’infection à vih. Enfin commence à être pris en compte ce qui est réellement pratiqué, et que cela va peut-être contribuer à créer des conditions favorables pour mettre en place des stratégies de préventions tenables et efficaces pour les personnes concernées, et pas seulement pour les acteurs de la prévention. Attention, je n’affirme pas que choisir ses partenaires en fonction de leur statut sérologique est une bonne chose. Au contraire, je sais que cela présente des risques réels (fausses déclarations, protections imaginaires) en même temps que cela implique une organisation sociale pas très « bonobo » : les seropos d’un côté, les seronegs de l’autre, puis les seropos bareback / seropos safe, puis seronegs bareback / seronegs safe de l’autre etc. : attention à la cristallisation ! (pas tant un jeu de mot que ça...)

Sérotriage, sérochoix, même bareback etc., je crois que cette conceptualisation, ici, a un effet performatif à double tranchant : elle crée un phénomène aussi en l’énonçant, sans permettre d’aborder les problèmes posés par les pratiques (réelles) qu’elle prétend désigner, et décrit finalement si mal. Elle efface la prise en compte des pratiques individuelles, et crée ainsi un discours obligé déconnecté de la réalité (pas forcément sciemment, ok, mais quand même), qui désigne définitivement des catégories fixes, là où au contraire les personnes sont en permanente recherche de l’équilibre.

De plus, je me demande si cette conceptualisation n’est pas en fait limitée à des tentatives d’explications « globalisantes » et « systémiques » des conduites à risques, en invoquant souvent une psychologie « macro » (volonté de suicide, désir de mort, mesestime de soi, homophobie refoulée, inconscience etc.) qui nous a égaré(e)s, même si parfois ce qu’elle décrit est avéré. Mais pas forcément d’une façon absolue et définitive. Après tout, il existe des barebackers heureux et épanouis, fiers et en bonne santé. Enfin ni plus ni moins que des non barebackers. Les uns comme les autres pouvant d’ailleurs avoir des hauts et des bas, changer de comportements, de situations, et d’état d’esprit, au fur et à mesure justement, de leurs expériences. Les concepts résistent mal à ces fluctuations du vécu, c’est l’une de leurs limites.

Il me semble que le risque le plus grand est de substituer un discours « autiste » à la discussion ouverte. Ce discours, qui devient une loi sans la force d’une véritable loi (non contraignante et non applicable, mais non sans violence) s’apparente ainsi à une loi du silence. Cette « loi du discours » est source de manipulation, de malentendu, d’angoisse, et surtout, au final, de prises de risques, non assumées de sûrcroit. Avec des conséquences qui seront difficiles à mesurer. Ainsi je me suis« amusé » à comparer les résultats de l’enquête presse gay sur les prises de risques et l’affichage par les abonnés parisiens de gaydar sur leur attitude vis à vis de la protection : si 40% (de mémoire) des interrogés de l’enquête déclare avoir eu une relation non protégée ces six derniers mois, seulement 6% à peines des profils de Gaydar-paris reconnaissent pouvoir avoir une relation non protégée : la différence est énorme, trop pour être seulement imputable à la différence de panel. Les mecs de Gaydar affirment à 94% se protéger toujours (ils obeissent à la loi du discours), mais leurs pratiques sont sans doute beaucoup plus fluctuantes, comme le reconnaissent, lorsqu’on leur en donne la possibilité, les interrogés de l’enquête presse gay par exemple, qui s’expriment là de façon anonyme et sans risque de publicité.

L’expérience que nous pouvons avoir ne nous dit-elle pas plutôt que chacun se retrouve à un certain moment seul face au risque, seul mais aussi unique, et que la meilleure façon de sortir de cet isolement, tout en préservant son identité est de pouvoir en discuter ouvertement et librement. Alors le point positif de ces pratiques que l’on a conceptualisées à mon sens un peu vite sous les termes de serotriage ou de serochoix ne serait-il pas que des personnes qui vont avoir des relations sexuelles soient capables au préalable, pendant et après « consommation » de discuter de leurs expériences, de leur situation, de leur stratégie face au risque de contamination ou de surcontamination ? Et de pouvoir en discuter librement et sans contrainte ? N’est-ce pas sur ce point que les discours de prévention devraient s’appuyer ?

Alors, oui, il peut être utile de conceptualiser, après étude et analyse, ces pratiques, mais attention de ne pas prendre ces concept un peu clinquants pour une stratégie de protection, ni de s’en servir directement comme message de prévention. Car au final, ce sont les personnes les plus touchées qui sont prises en otages du discours, et sur qui l’on fait porter un poids supplémentaire dont elle se passeraient bien.

Tim Madesclaire


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