En octobre 2009 a eu lieu à Montpellier un colloque international centré sur les personnes transgenre et intitulé : « Assises du corps transformé. Regards croisés sur le Genre ». J’y ai été invité à faire une communication en temps qu’historien spécialiste de la castration et des eunuques à Byzance, susceptible d’apporter le regard positif d’une autre civilisation, romaine et chrétienne sur ces questions, la transformation des hommes désirant être reconnus officiellement en tant que femmes aujourd’hui en France passant par une castration. En effet, à Byzance les eunuques étaient considérés comme un sexe à part entière et ils détenaient de très hauts postes de pouvoir à la tête de la Cour impériale et de l’Etat byzantin. Cette conception a été reprise par l’empire ottoman et explique que la transidentité soit considérée différemment en Turquie ou au Proche et Moyen-Orient.
Point remarquable pour la France de nombreuses personnes transgenre non seulement étaient présentes dans la salle mais des personnes transidentitaires ont communiqué à la tribune apportant à la fois la grande richesse du témoignage de leur vécu personnel et de leur expertise dans le domaine transsexuel, en particulier par la voix du « Groupe d’étude sur la transidentité » (GEst). Je tiens ici à dire à quel point cette association a fait avancer le débat par le sérieux de son travail. Il est impossible de rapporter ici l’extraordinaire richesse des communications et des débats, puisque pendant deux jours, les 16 et 17 octobre, des historiens, des sociologues, des ethnologues, de grands médecins et chirurgiens, des juristes, des psychiatres et psychanalystes et les représentant-e-s associatif-ve-s transsexuel-le-s ont communiqué et échangé en toute liberté. Il est rare de voir un tel échange déjà entre de multiples disciplines, tant le champ de la recherche aujourd’hui est spécialisé, et surtout avec des associations.
Il est apparu clair à tous que l’approche des transidentités en France était d’un point de vue institutionnel très marqué par un point de vue occidental, héritier de traditions juridiques, médicales et religieuses, et que cette approche ne correspondait plus aux évolutions de la société par rapport aux questions de genre. En particulier, les décisions au niveau de l’Europe sont très favorables à la reconnaissance des droits des personnes transgenre et la France est en retard en ce domaine. La France de ce fait devra modifier son approche juridico-médicale. Bien des éléments du vécu des personnes transgenres sont méconnus. Est-ce que l’on sait par exemple qu’il est exigé par la justice que le divorce soit un préalable pour une personne mariée désirant obtenir une « réassignation sexuelle ». De plus, le passage par l’opération chirurgicale, qui aboutit à une stérilisation (vaginoplastie, hystérectomie), est nécessaire pour tout changement d’identité. Sans compter toutes les manifestations de transphobie qui affectent la santé mentale des personnes et qui sont légion : remarques blessantes dans la vie quotidienne ou dans les administrations, difficultés dans la vie professionnelle pouvant aller jusqu’à la perte de son travail. Combien de personnes transidentitaires sont-elles encore obligées de se prostituer pour pouvoir vivre et d’être ainsi exposées à la transmission du VIH ? Sans compter que l’on manque de chirurgiens pour pratiquer les opérations de « réassignation » et que beaucoup de personnes sont obligées d’aller à l’étranger, en particulier en Thaïlande et d’engager des frais coûteux ; sans compter les risques sanitaires, pour leur opération et la question du suivi hormonal au cours de la vie. Ne parlons même pas de la situation dans l’Education Nationale où le sujet est quasi-inexistant, en-dehors de quelques initiatives courageuses.
Certes, depuis très peu de temps, le 12 février 2010, un décret du ministère de la Santé fait que la transidentité n’est plus considérée comme une « affection psychiatrique de longue durée ». Ceci doit nous rappeler la déclassification de l’homosexualité des maladies mentales au début des années 1980, début d’un long processus vers l’égalité des droits et qui n’est toujours pas parvenu à l’égalité complète De ce point de vue, à Warning, nous soutenons la dépsychiatrisation totale des transidentités, exigeant notamment le retrait par l’Organisation Mondiale de la Santé – comme l’homosexualité en son temps – des « dysphories de genre » de la CIM 10 (Classification Internationale des Maladies).
Mais la France demeure encore très en retard pour que la transidentité soit enfin reconnue comme une identité à part entière et plus comme une pathologie individuelle ou sociale. Il est nécessaire que les associations de personnes transsexuelles soient véritablement associées à l’élaboration des politiques publiques qui concernent les transidentités et le vécu des personnes.
De fait, la Haute Autorité de Santé doit reconsidérer son rapport intitulé « Situation actuelle et perspective d’évolution de la prise en charge médicale du transsexualisme en France » qui vient d’être rendu public. Le chapitre intitulé « Expérience en vie réelle » est à l’évidence insuffisant. Ce chapitre présente la période durant laquelle « le patient est censé vivre dans le rôle du sexe désiré », y compris « dans les activités quotidiennes sociales et professionnelles ». De plus l’administration d’une hormonothérapie relève notamment de la décision des « équipes soignantes » et « les membres de la famille doivent être informés des changements imminents ». On reste abasourdi devant une telle accumulation d’atteintes graves aux droits de la personne. Il est surprenant qu’un thème aussi crucial ait pu être traité de façon aussi succincte, alors qu’il devrait être l’objet d’une véritable exposition des arguments des différentes associations et des témoignages, d’une prise en compte des avis émis par les différentes instances européennes et en particulier de l’avis et des recommandations du commissaire aux droits de l’homme du conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg. Il y a là, au vu de l’expérience et de la pratique des rapports sur le VIH en France, une faiblesse évidente.
Le respect de la liberté et de la dignité des personnes n’est tout simplement pas garanti dans ce rapport. La toute puissance des « équipes soignantes » instituées n’est pas remise en question, les personnes transgenre restant seules devant de tels pouvoirs. Tout ceci nous remet en mémoire quels combats les gais ont dû mener pour que les personnes séropositives ne soient plus seules face aux pouvoirs médicaux, qui vivaient sur des conceptions pathologisantes de l’homosexualité, dans les années 1980. Le ministère de la santé ne peut pas ne pas remettre cette question en discussion, cette fois avec un véritable travail avec les associations. De même, le rapport n’envisage pas sérieusement le non-recours à la chirurgie transformatrice. Avancer le fait que le changement d’état-civil aujourd’hui est refusé aux personnes n’ayant pas été opérées pour imposer l’opération et donc aussi une stérilisation, n’est pas un argument suffisant. En effet, on peut aisément inverser cet argument : la réalité des réassignations de sexe sans recours à la chirurgie, par le traitement hormonal, obligerait à reconsidérer la question de l’état-civil.
Pour ceux qui voudraient en savoir davantage nous invitons à se rendre sur le site du GEst et celui de l’association Chrysalide. Signalons également le dossier dans Libération daté du vendredi 19 février 2010 et intitulé « Transsexuels. Comment lever le tabou », ainsi que le Manifeste Transidentités que le collectif québécois PolitiQ-queers solidaires ! vient de réaliser à la suite de consultations avec les associations trans du Québec : www.politiq.info : rubriques « Réflexions » (ou ci-dessous).

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