(note : cet article est une contribution externe)
Dehors, il fait beau. On est à deux jours de la « Gay pride ». Pourtant dans la salle, l’humeur n’est ni aux mots d’ordre, ni aux célébrations consensuelles. Les personnes présentes s’arriment plutôt aux constats pragmatiques, aux exposés lucides. Parmi elles quelques « stars » de la santé gay qui n’hésitent pas à élever le débat à un niveau « politique » rarement atteint sur ce genre de questions. Kane Race, enseignant à l’Université de Sydney, évoque avec franchise le cas de ses étudiants gays qui ne raisonnent qu’à travers le prisme hétérosexuel de la conjugalité, incapable de reconnaître le contexte complexe des pratiques gays. En aparté, un intervenant me parle lui aussi de ses étudiants américains, bien nés, qui ne connaissent ni les épreuves de l’immigration, ni celles de la rupture familiale, et pour lesquels « on a déjà tous les droits, pourquoi devrait-on continuer à se battre ? ». Et puis, le VIH, ils ne connaissent pas, ou très peu. La majorité des gays, y compris grand nombre de militants, auraient-ils perdu leur sens politique pour sombrer dans la domesticité et société de consommation ? Bref, on est très loin du mythe d’« une communauté unie », et ce colloque apporte autant une auto-critique communautaire qu’il s’inscrit dans la pure tradition de la critique sociale française ou des gender/cultural studies anglo-saxonnes, soucieux de dévoiler les rouages du pouvoir.
On va donc tout remettre à plat même si ça ne fait pas forcément plaisir à tout le monde. C’est-à-dire questionner les catégories traditionnellement admises par la prévention comme des « facteurs de risque » : bareback, prise de drogue… Vous pensez qu’être en couple permet de se protéger davantage du VIH que de multiplier les partenaires ? Pas franchement exact selon Jérôme Couduriès, chercheur au CNRS et auteur d’une étude sur le sujet, car le sentiment amoureux, et les rapports inégaux au sein du couple font parfois écran au dépistage. Autrement dit, parler dépistage et sida, à plus forte raison, demander à son partenaire de se dépister, introduit un doute dans la relation de confiance. Si mon copain était séropo et s’il m’aime, pourquoi ne me le dirait-il pas ? Et puis même, pourquoi cette question se poserait-elle puisqu’il n’a pas l’air malade ? C’est encore plus compliqué s’il y a inégalité au sein du couple. Donc souvent on se tait et on passe à autre chose. L’analyse est intéressante ; on peut cependant questionner les termes utilisés par l’enquête qui renvoient aux catégories hétérosexuelles de la « conjugalité » ou du « couple ». Ne parait-il pas plausible que les gays interrogés qui appliquent à leur relation des représentations aussi hétéronormées que la confiance et la fidélité prennent plus de risques que d’autres gays conscients qu’elles sont plus difficilement applicables à une communauté marquée par le multi-partenariat et une prévalence importante de personnes séropositives ? Entendons par là qu’il est permis de supposer que les personnes interrogées évaluent plus naïvement leur situation, qu’il leur manque des connaissances sur les réalités de la communauté gay.
Prendre des drogues dans un cadre festif augmente-t-il les risques ? Là encore il faut regarder le contexte, selon Sandrine Fournier de Sidaction, les gays qui prennent des drogues sont généralement des CSP+ [1] intégrés dans la société qui les connaissent bien et en ont un usage maîtrisé. Ils les utilisent pour maximiser leur plaisir, que ce soit dans l’intention de passer au sexe avec un autre mec, d’y prendre dans cette situation « un max de plaisir » (en modifiant, par exemple, leur « perception » du partenaire), ou juste de mieux vibrer avec la musique.
Mais la pratique « infamante » aux yeux de la santé publique, c’est le bareback, soit la courroie de transmission du vih la plus « déviante » chez les gays après l’arrivée des trithérapies. Mais s’agit-il bien d’une pratique « irresponsable » ou « anomique » ? Ce n’est pas l’analyse de Kane Race qui invite à sortir des discours pour regarder « ce qui est ». En fait explique-t-il, sans qu’on leur demande, les gays ont très tôt après l’apparition du VIH mis en œuvre des stratégies de prévention négociées pour s’en prémunir. Ces stratégies définies par les gays ont permis d’éviter l’abstinence pour mettre en balance les notions de responsabilité et de risque. Selon son expression, « les gays expérimentent en vivant ». Le sérochoix (serosorting) qui consiste à choisir un partenaire en fonction de son statut sérologique a donc toujours été employé par les gays. C’est d’ailleurs au « serosorting » qu’a été attribuée la baisse des cas de transmission du VIH à San Francisco en 2006. Kane Race explique que les autorités en Australie n’ont fait que valider ces pratiques communautaires en axant leur campagne sur la connaissance du statut, puisque c’est à partir de cette dernière que s’élaborent les stratégies négociées entre individus. Dans ce cadre là, le safe sex n’est qu’une incantation décontextualisée autour du risque zéro. La réalité vécue par les personnes recouvre uniquement une forme de sécurité négociée susceptible d’évoluer si la situation change (par ex., passer du multi-partenariat à une relation stable). Ceci dit, les campagnes de prévention en Australie ne sont pas dépourvues de biais. Elles tournent aussi autour des impératifs moraux de la société hétérosexuelle (la valorisation du couple stable) et idéalisent la capacité des personnes à dévoiler spontanément leur statut. De même, elles ont tendance à présenter les gays séropositifs comme des personnes dépourvues de sexualité. Si certains gays ont médiatisé leur lassitude vis-à-vis du préservatif pour les relations anales dès 1995, ce n’est pas eux qui ont donné une telle ampleur au phénomène « bareback ». C’est le pouvoir lui-même qui l’a reconnu comme un « mouvement social », non la communauté gay, et qui a agité ce « spectre » là pour brider la sexualité des personnes séropositives, la focalisation sur les IST (Infection Sexuellement Transmissibles) en étant l’expression.
Pour résumer, on ne devrait pas réfléchir la prévention en dehors de ce que pratiquent déjà les personnes, et en oubliant le contexte plus général. Oui, nous vivons dans une société hétéronormée et néo-libérale. Comme le développe fort pertinemment Barry Adams de l’University of Windsor du Canada, la prévention repose souvent sur l’idéologie du progrès selon laquelle l’individu serait en total possession de ses moyens, et tout à fait à même et dans n’importe quelle circonstance, d’agir rationnellement pour se préserver dans le futur. C’est pourtant méconnaître les contraintes que font peser la société néo-libérale sur les gays. La gentrification urbaine et la généralisation de l’Internet ont eu pour conséquence de fragmenter les communautés LGBT, isolant les homos des grandes villes, alors qu’ils sont parfois déjà coupés de leur famille. La valorisation de la figure héroïque du « mâle dominateur » éjecte des sphères du pouvoir les gays qui jouent sur une « image féminine ». Enfin, une société axée sur une conception instrumentale des relations humaines reconnaît difficilement le droit à l’intimité, l’amour et la vulnérabilité. Jean-Yves Le Talec, chercheur à l’Université de Toulouse II et co-directeur d’un livre sur la « Santé gaie » (avec Olivier Jablonski et Georges Sidéris, Editions Pepper, L’Harmattan, 2010), se faisait fort de poser la question de savoir si une certaine vision pathogène de la communauté gay atteinte de « compulsivité sexuelle » ne cachait pas la répression d’une certaine forme de masculinité. « Normer » la sexualité gay sous prétexte de lutter contre le VIH en constitue le bras armé et permet ainsi de restaurer la figure du mâle blanc, hétérosexuel, conquérant et dominateur, proche des logiques impériales privilégiées par les pouvoirs en place.
L’analyse politique aussi intéressante soit-elle ne doit pourtant pas se tromper de combat en clouant au pilori des pans de l’identité gay. Comme l’a développé Laurent Gaissad de l’Université Paris-Nanterre, dans une fine analyse socio-ethnographique, aller dans un club homo comme La Démence à Bruxelles, ce n’est pas seulement se comporter comme un « agent sexuel » néo-libéral qui « carbure » à l’excès de soi. C’est d’abord partager une identité commune avec d’autres hommes fondée sur la dépense de soi sur un mode viril, ou la consommation de produits. La forêt de corps à moitié dénudés qui investit ces festivités n’est pas seulement l’expression d’un individualisme viril qui célèbre le corps sain, c’est surtout ce qui alimente « l’économie du désir » des hommes entre eux. Et cette « économie du désir » , on le sait, innerve l’identité gay. Enfin, cette exhibition des corps est une réponse communautaire apportée à tout un courant psy qui pathologise la sexualité des gays après l’apparition du sida : « regardez nos corps sains et en bonne santé ».
En résumé, une prévention efficace doit entériner « ce qui est », les pratiques de responsabilité mises en place spontanément par les groupes eux-mêmes. Mais elle doit aussi être consciente des limites à l’autonomie de chacun et s’articuler à la lutte globale pour une société plus juste.
envoyer par mail
Commentaires